En Gestalt-thérapie, l’ajustement créateur désigne la façon dont chacun invente, à chaque instant, une réponse à ce que la situation lui demande. Beaucoup de nos difficultés d’adulte sont d’anciens ajustements créateurs : des solutions intelligentes trouvées un jour, devenues des habitudes qui ne répondent plus à la situation d’aujourd’hui.
L’ajustement créateur : l’essentiel
Le mot vient du livre fondateur de la Gestalt-thérapie, publié en 1951 par Fritz Perls, Ralph Hefferline et Paul Goodman. S’ajuster de façon créatrice, c’est faire la différence entre une vieille réponse et celle que la situation présente demande.
Une difficulté qui dure a souvent été, au départ, la meilleure réponse possible. En séance, on part de cette réponse ancienne, on regarde ce qu’elle protège encore, puis on essaie un petit pas neuf. La notion ne promet rien et ne dit pas que toute adaptation est bonne : elle aide à regarder ses habitudes sans se juger.
Que veut dire « ajustement créateur » ?
Chaque jour, on s’ajuste à ce qui se présente : la faim, un regard, une remarque, une perte. Les Gestalt-thérapeutes Gro Skottun et Åshild Krüger rappellent dans Gestalt Therapy Practice (Routledge, 2021, p. 69) la définition du livre de 1951 : le créateur, c’est savoir différencier les « réponses périmées » du comportement neuf que la situation appelle.
« Créateur » n’a donc rien d’artistique : le mot dit seulement que la réponse s’invente sur le moment, avec ce que l’on a sous la main. Le livre de 1951 va jusqu’à définir la psychologie comme l’étude des ajustements créateurs, et il ajoute que créer et s’ajuster sont les deux pôles d’un même mouvement, chacun ayant besoin de l’autre.
Tout cela se passe à l’endroit où vous rencontrez votre environnement, ce que la Gestalt appelle la frontière-contact. Cette idée est présentée avec les autres bases de l’approche dans les notions clés de la Gestalt.
D’où vient la notion ?
Elle vient du livre de 1951, Gestalt Therapy, dont deux chapitres portent le titre « Creative Adjustment ». La partie théorique du livre a été écrite pour l’essentiel par Paul Goodman, écrivain et poète new-yorkais, à partir des idées de Fritz Perls (Skottun et Krüger, p. 37). Dans l’ouvrage collectif dirigé par Ansel Woldt et Sarah Toman (Sage, 2005), Laura Perls est citée à côté de Goodman comme l’autre grande force intellectuelle de cette théorie.
Le contexte de ce livre et le rôle de chacun sont racontés sur la page consacrée au livre de 1951 et ses auteurs.
Quand une bonne solution devient une habitude
Phil Joyce et Charlotte Sills, formateurs britanniques, ouvrent leur chapitre sur les styles de contact par une image simple (Skills in Gestalt Counselling & Psychotherapy, Sage, 3e éd. 2014, chapitre 10, p. 107). Un bébé en détresse crie, puis attend qu’on vienne, alors que plus grand il pourra aller voir un ami et mettre des mots sur ce qu’il ressent. Chaque âge trouve sa réponse, et la vie en bonne santé, pour eux, consiste à disposer de tout un éventail de réponses, choisies selon le moment.
Les ennuis commencent quand une réponse ne bouge plus et que l’on répète un vieux schéma qui fut un jour le seul moyen d’obtenir ce dont on avait besoin, même si la situation a changé. Joyce et Sills parlent alors d’habitude ou de gestalt fixe, autrement dit d’un ajustement figé. On entend aussi « ajustement conservateur », parce que la réponse conserve le passé au lieu de répondre au présent.
Gordon Wheeler et Lena Axelsson le disent avec une pointe de tristesse dans leur livre Gestalt Therapy (APA, 2015, p. 90). Quand une situation douloureuse revient « après toutes ces années », on y répond souvent de la même façon, avec ce qui fut peut-être notre meilleure solution d’autrefois, aujourd’hui dépassée. Le livre de 1951 décrit même ce que l’on appelle couramment « bien s’adapter » comme une défaite acceptée, où il ne manque que l’élan et le sentiment d’être vivant (p. 414-415 de l’édition consultée).
Sur le moment, ces habitudes prennent la forme d’une coupure du contact, à un endroit précis du mouvement que décrit le cycle de contact. Chacune de ces coupures a d’abord été, elle aussi, un ajustement créateur. Ces coupures prennent plusieurs formes, décrites sur la page les formes que prennent ces habitudes.
Tout ajustement est-il créateur ?
La question mérite d’être posée franchement, et Skottun et Krüger le font (p. 75). Elles répondent que s’ajuster de façon créatrice ne veut pas dire trouver la meilleure solution possible. Une façon de faire qui convenait pendant l’enfance peut faire souffrir aujourd’hui, et parfois faire du mal aux autres.
Leur exemple est parlant : pour un enfant, crier sa colère était utile, et même nécessaire, pour être vu et entendu. Adulte, la même colère bruyante met les autres mal à l’aise et les éloigne. Les deux autrices ajoutent qu’apprendre une nouvelle façon de s’ajuster demande beaucoup d’attention et d’efforts.
Cette nuance protège d’un contresens, car dire qu’un comportement fut une solution ne l’excuse pas et ne le rend pas souhaitable. Cela permet seulement de le regarder sans honte, ce qui aide souvent à le faire évoluer. Cette attention à ce que l’on fait, au moment où on le fait, porte un nom en Gestalt : l’awareness, la conscience de ce qui se passe.
Quand le repli est une solution : l’ajustement dépressif
Joyce et Sills donnent un exemple qui surprend (chapitre 19, p. 207). Ils citent un texte de Roubal (2007), qui parle d’« ajustement dépressif ». Après un deuil ou un drame, quand se battre ne sert à rien et qu’il faut d’abord accepter, se replier permet d’économiser ses forces. Roubal propose de voir ce repli comme une réponse utile et provisoire, plutôt que de le combattre tout de suite.
Le problème vient quand ce repli s’installe et devient une habitude, une gestalt fixe. Il ne sert plus alors à traverser une situation trop lourde, il devient une défense contre elle. Joyce et Sills notent que la famille a parfois renforcé ce repli, comme la seule façon acceptable d’exister chez soi.
Cette lecture ne remplace pas un avis médical. Si une tristesse dure plus de quelques semaines, s’aggrave ou vous empêche de vivre normalement, parlez-en à votre médecin. Si des idées noires apparaissent, le 3114 répond à toute heure.
Hier une solution, aujourd’hui une impasse : cinq exemples
Les situations ci-dessous sont composites : elles sont inventées à partir de difficultés que l’on rencontre souvent, et aucune ne décrit un patient réel.
| Hier, la solution | Aujourd’hui, l’impasse | Ce qu’on peut essayer en séance |
|---|---|---|
| Dans une famille où les disputes éclataient vite, faire rire tout le monde pour détendre l’atmosphère. | Une plaisanterie arrive dès qu’une conversation devient sérieuse, et les proches ne savent plus quand on parle vrai. | Repérer le moment précis où l’envie de plaisanter monte, et rester une minute dans le sérieux pour voir ce qui se passe. |
| Ne pouvoir compter que sur soi, parce qu’aucun adulte n’était disponible. | Tout porter seul au travail comme à la maison, jusqu’à l’épuisement, sans jamais déléguer. | Formuler une petite demande d’aide à voix haute et sentir, dans le corps, ce que cela réveille. |
| Guetter l’humeur d’un parent imprévisible pour savoir quand se mettre à l’abri. | Surveiller sans cesse les visages des collègues, au point d’oublier ce que l’on ressent soi-même. | Ramener l’attention vers sa respiration et ses sensations, puis dire ce que l’on éprouve, ici, face au thérapeute. |
| Arrivé dans une nouvelle école, dire oui à tout pour être accepté par le groupe. | Ne plus savoir ce que l’on veut, et accepter des choses qu’on regrette ensuite. | S’exercer à répondre « je ne sais pas encore » ou à poser un petit non, dans le cadre protégé de la séance. |
| En couple, au début de la relation, l’un se tait pendant les désaccords pour que la dispute ne dégénère pas, et l’autre insiste pour en parler tout de suite. | La même dispute revient chaque semaine : plus l’un se ferme, plus l’autre hausse le ton, et chacun se sent seul. | Reprendre ensemble une dispute récente, la découper moment par moment, et que chacun dise ce qu’il sentait juste avant de se taire ou de crier. |
L’exemple du couple montre que deux vieilles solutions peuvent s’entretenir l’une l’autre. Ce mécanisme est décrit plus en détail sur la page pourquoi un couple se dispute tout le temps, et le travail à deux est présenté sur la page thérapie de couple à Paris 12 ou en visio.
Que fait-on de cette notion en séance ?
Le premier temps consiste à rendre à la vieille habitude ce qu’elle a apporté. Une personne qui comprend que son silence l’a protégée, à un moment, peut cesser de se le reprocher et devenir curieuse de ce qu’il protège encore aujourd’hui. Wheeler et Axelsson insistent sur le soutien : ce qui permet à une réponse figée de s’assouplir tient au soutien reçu autrefois, et à celui que l’on peut trouver dans de nouvelles situations et de nouvelles relations.
Vient ensuite l’expérience d’un petit pas, en séance : une phrase dite autrement, un geste, un silence tenu un peu plus longtemps. Le livre de 1951 reste lucide sur ce point (chapitre « Creative Adjustment: I », p. 407 de l’édition consultée). La thérapie rend une solution de nouveau possible, mais cette solution doit ensuite être vécue, dehors, dans la vie réelle. Si l’entourage ne laisse aucune place au changement, la vieille réponse a des chances de revenir.
C’est aussi pour cela que le changement prend du temps, comme l’explique la page sur le temps que prend un changement en Gestalt-thérapie.
Comment je travaille cela en séance
Il arrive qu’une personne découvre qu’une de ses difficultés a d’abord été une solution. Je le lui fais voir à peu près ainsi : « Vous avez trouvé une solution à un moment de votre vie : c’était un ajustement créateur, qui s’est transformé en ajustement conservateur, et que vous pouvez mettre à jour. »
Il m’arrive d’employer le mot « ajustement créateur » avec les patients. Une phrase revient souvent dans mes séances : « Ce qui s’est passé s’est passé, et maintenant vous avez le choix, aujourd’hui, d’en faire quelque chose de nouveau. »
Avec un couple, je reviens souvent sur les scènes de disputes ou de conflits, afin que nous décomposions ensemble les enjeux de la scène et les apprentissages que chacun peut en tirer.
Questions fréquentes
L’ajustement créateur, est-ce simplement s’adapter ?
Pas tout à fait, car s’adapter peut vouloir dire se plier à ce qui est. L’ajustement créateur va dans les deux sens : on change un peu soi-même et on agit aussi sur son environnement. Le livre de 1951 le dit à sa façon : quand on ne peut pas ajuster son entourage à soi, on finit par s’ajuster à lui, et l’on garde sa difficulté.
Un symptôme peut-il vraiment être une solution ?
En Gestalt, beaucoup de difficultés sont lues ainsi : elles ont été, un jour, la meilleure réponse possible à une situation difficile. Cela ne veut pas dire qu’elles sont bonnes aujourd’hui, ni qu’il faut les garder. Cette lecture ne remplace pas un diagnostic médical, qui reste l’affaire de votre médecin.
Ajustement créateur et résilience, est-ce la même chose ?
Les deux idées se rejoignent sur un point, la capacité humaine à faire avec ce qui arrive, mais elles ne viennent pas des mêmes courants. La résilience désigne surtout le fait de se relever après un choc. L’ajustement créateur décrit chaque réponse que l’on invente, petite ou grande, à tout moment de la journée.
Peut-on changer seul une vieille habitude ?
Parfois, oui, surtout quand on la voit clairement et que l’entourage aide. Les habitudes les plus anciennes se voient pourtant mal de l’intérieur, et Skottun et Krüger rappellent qu’en apprendre une nouvelle demande beaucoup d’attention, ce qui rend un regard extérieur souvent précieux.
D’où vient le mot « Gestalt » ?
C’est un mot allemand qui veut dire « forme », au sens d’un ensemble organisé que l’on perçoit d’un seul coup. Son origine et ce qu’il dit de l’approche sont expliqués sur la page consacrée à la Gestalt-thérapie au cabinet.
Repérer ses vieilles solutions se fait mieux à deux, dans un cadre sûr. Une séance individuelle dure 45 minutes, pour 75 € au Cabinet du Faubourg ou 70 € en visio (Zoom), et la page une thérapie individuelle à Paris 12 ou en visio en décrit le cadre.
Sources
- Perls F. S., Hefferline R. F. et Goodman P. (1951). Gestalt Therapy: Excitement and Growth in the Human Personality. New York, Julian Press. Chapitres « The Structure of Growth » et « Creative Adjustment: I », p. 407 et 414-415 de l’édition consultée.
- Skottun G. et Krüger Å. (2021). Gestalt Therapy Practice: Theory and Experiential Learning. Routledge. Chapitre « Creative adjustment », p. 69 et 75 ; chapitre sur les fondateurs, p. 37.
- Joyce P. et Sills C. (2014). Skills in Gestalt Counselling & Psychotherapy, 3e édition. Sage. Chapitre 10 « Contact styles », p. 107 ; chapitre 19 « Depression and anxiety », p. 207, qui cite Roubal J. (2007) et Francesetti G. et Roubal J. (2013).
- Wheeler G. et Axelsson L. (2015). Gestalt Therapy. American Psychological Association. p. 90.
- Woldt A. L. et Toman S. M. (dir.) (2005). Gestalt Therapy: History, Theory, and Practice. Sage.
Page écrite par Stéphane Wioland, Gestalt-thérapeute et hypnothérapeute au Cabinet du Faubourg (Paris 12) et en visio, membre de la FF2P. Mise à jour le 29 octobre 2026.
La Gestalt-thérapie ne remplace pas un suivi ou un traitement médical. En cas de détresse importante ou d’idées noires, parlez-en à votre médecin ou appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et ouvert jour et nuit.